Google m’a effacer…

Par  le 15 October 2014 - 11:56 dans

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La différence entre Dieu et le père Noël… C’est que le père Noël c’est vrai. C’est Coluche qui nous a laissé cette précieuse maxime en héritage. Et Cavanna nous a laissé une bible qui diffère quelque peu de celle du pape.

Tout ça c’est des histoires… Nous les écrivons depuis quelques milliers d’année, nous les imprimons depuis 500 ans et nous les confions au tout puissant réseau mondial depuis 25 ans. 25 ans seulement.

Mais tout le monde sait qu’au cours de ces 25 années nous avons généré plus de « data » que depuis le début de l’histoire de l’humanité et que nous stockons tout.

Nous avons d’abord confié aux moteurs tout ce qui avait une importance collective, puis une multitude de choses personnelles, pour finir par faire de Facebook le plus grand cookie géant de l’univers en lui confiant notre « timeline », toute notre vie, et pour la plupart d’entre nous, celle de nos enfants dès leur naissance.

Que font les sociétés de nos données ?

Ils « l’algorithmisent », la présentent à chacun selon ce qu’il souhaite voir, la portent à la lumière en fonction de critères mécaniques et de la loi du trafic.

La conférence d’Eli Pariser au Ted est à cet égard particulièrement pédagogique : nous ne voyons pas tous la même chose ; loin s’en faut.

Eli Pariser montre que la requête « Égypte », formulée à l’époque des émeutes, remontait  des résultats très différents pour un jeune égyptien et un autre internaute. Les émeutes étaient très présentes ou totalement absentes des résultats selon le cas.

Bref, d’après lui, Google et consorts nous bâtissent des bulles qui filtrent nos perceptions. Ce phénomène est d’ailleurs encore amplifié par les systèmes de filtrage collaboratif comme celui qui a fait la réussite d’Amazon : « Ceux qui ont acheté Illusions d’Ibrahim Maalouf ont aussi aimé le dernier album de Machin Truc… ».

Ainsi, quelqu’un qui aime ce genre de Jazz se verra proposer exclusivement des albums similaires et risque de s’enfermer progressivement dans ce type de musique (plus il en achète et plus il renforce la tendance de l’algorithme à lui en proposer).

C’est ce qui a fait dire il y a peu à Tim Berners Lee, l’un des créateurs d’Internet, que le web « fenêtre ouverte sur le monde » était en train de se refermer. Plus les algorithmes savent de choses sur nous, plus ils affinent les bulles… et plus nous devenons myopes.

Tim Berners Lee a d’ailleurs demandé récemment la rédaction d’un Magna Carta (grande charte) pour encadrer quelque peu l’intelligence et l’omnipotence des algorithmes.

Dans la tête de Larry Page, le gourou fondateur de Google, il n’y a aucune ambiguïté. Google est l’embryon d’une intelligence artificielle qui se nourrit de nos données et de nos requêtes.

Croisez ça avec le fait que Marc Zuckerberg, le fondateur de Facebook, ait déclaré sans ambages que la vie privée était une notion obsolète et il vous apparaîtra clairement qu’il y a une grosse différence entre ces algorithmes et nous, simples mortels : ils savent tout de nous ; nous ne savons rien d’eux ! Ces algorithmes sont secrets ! Comme la formule du Coca Cola. Nous savons ce que nous leur donnons (et encore, pas toujours ; je n’ai jamais rempli un cookie à la main ni mis volontairement sur le web une photo de beuverie de jeunesse) mais ce qu’ils en font nous échappe totalement.

Donc sur le fond, obtenir une loi qui nous redonne un peu de contrôle sur nos vies et la vision qu’en a le monde extérieur est une bonne chose. Reste à savoir comment l’appliquer.

Un flou immense sur les décisions prises par Google

Qui doit décider qu’une info doit être désindexée ? En vertu de quel critère ? De quelle appréciation ? Ya-t-il une différence philosophique entre les censureurs du web en Chine qui interdisent l’accès à une information au nom de critères religieux ou idéologiques et ceux qui souhaiteraient la désindexer au nom de… de quoi au fait ?

Si vous avez lu « Les Falsificateurs » d’Antoine Bello, on y raconte l’histoire d’un jeune homme qui intègre les arcanes d’une organisation secrète dont les membres ont pour mission de réécrire l’histoire, falsifier ou faire disparaître des documents officiels, faire oublier le lien entre la guerre froide et la course à l’espace russo-américaine, faire disparaître les traces de qui a armé qui au moyen-orient, etc, etc…

La question que l’on se pose tout au long du roman (et que se pose le héros), c’est : qui tire les ficelle tout en haut et en vertu de quelle motivation ?

N’empêche qu’ils réécrivent l’histoire ! La Cour de Justice vient de donner ce droit à… on ne sait pas trop qui en fait !

Pour l’instant, Google a reçu plusieurs dizaines de milliers de demandes et en a semble-t-il refusé 60%, pour de nombreuses raisons qui n’ont rien de juridique. Ils doivent désindexer si l’information est « inadéquate, plus pertinente ou excessive ». Cela laisse la porte ouverte à pas mal d’interprétation…

Imaginons un politique soupçonné de voies de fait ou d’agression sexuelle, ou qui à caché de l’argent en Suisse, ou qui ne paie pas ses impôts… et qui, une fois les faits prescrits souhaiterait se présenter comme Président d’un pays, ou député… En tant qu’électeur, de plein droit, n’auriez-vous pas envie d’être informé de cela avant de mettre votre bulletin dans l’urne ?

L’histoire personnelle et celle avec un grand H ne vivent pas sur des planètes séparées.

Et le législateur, avec cette ordonnance a passé la main à une société privée (plusieurs en fait ; Google n’est pas le seul moteur) pour juger d’éléments usuellement fondés en droit et arbitrés par des instances judiciaires.

Il n’est d’ailleurs pas évident que Google en soit ravi. Tout ça c’est du boulot ! D’où leur velléité manifeste à prendre les rênes du sujet à pleine main. C’est un coup à être embêté sans arrêt dès que quelqu’un ne sera pas d’accord avec la décision. Mais surtout si Google n’est plus une source exhaustive, conservera-t-il son universelle attractivité ?

Ceci pose quelques vrais problèmes : la prescription d’un fait, par exemple, diffère d’un droit à l’autre, d’un pays à l’autre. Un fait gênant doit il être désindexé si la justice qui l’a traité considère qu’il est encore d’actualité de le publiciser ? Et quel droit de quel pays s’applique ? Quand c’est le droit de la presse français, il date de 1881 ! Pas très geek !

Par ailleurs, pour le moment, l’arrêt n’ouvre ce droit à l’effacement que pour des personnes physiques. Rien n’est mis en place concernant les personnes morales. Si j’ai fait faillite ou eu un souci dans mon parcours professionnel, je pourrai essayer d’effacer les traces mais ce qui alliera mon nom et celui de mon entreprise ne pourra pas être touché.

Enfin, désindexer n’est pas effacer. Vous condamnez l’accès à l’autoroute, vous ne détruisez pas les preuves… Des sites d’archivages comme Wayback stockent des millions de vieilles versions de sites par exemple, une ancienne offre mensongère y sera toujours. Les grands médias, Wikipedia, Facebook et tous les léviathans du web conserveront leurs documents, sauf requête express à chacun. Certains se battent d’ailleurs pour ne pas être amalgamés à Google et arborent fièrement la bannière de l’article 19 de la déclaration universelle des droits de l’homme, sur la liberté d’expression et d’information.

Bon. Concrètement si j’ai un souci je fais quoi ?

D’abord je vérifie si je ne corresponds pas aux critères sur la base desquels Google refuse les demandes actuellement (c’est empirique).

Si ma demande est en lien avec mon parcours professionnel, c’est souvent NON.

Si je veux supprimer un lien que j’ai posé moi même, c’est NON.

Si c’est un lien d’actualité ou d’intérêt public, c’est NON.

Et si c’est un profil de réseau social, c’est NON.

Si c’est NON, la meilleure solution reste encore de travailler son e-réputation par l’occupation de terrain, cette méthodologie qui consiste à fabriquer et / ou positionner des contenus sur le web destinés à se placer très haut dans les résultats des moteurs et à pousser les contenus gênants « vers le bas » de la page.

La montée en puissance de la consultation via les smartphones et les tablettes aide considérablement dans ce domaine. L’écran plus petit n’affiche que peu de liens. Autant de gens qui ne verront pas l’information qui me pose problème, sauf s’ils cherchent vraiment.

Si l’information est clairement diffamatoire, la voie juridique peut donner des résultats, à condition de réagir vite. La prescription est courte. Et tentez la médiation directe avant d’employer les grands moyens. Sur un malentendu, vous pourriez conclure…

Sinon la meilleure solution que je puisse vous prescrire c’est de ne faire aucune bêtise ! Mais comme on sait tous que c’est impossible, gardez au moins présent à l’esprit que tout ce que vous pourrez faire ou déclarer pourrait être un jour retenu contre vous sur le web.

Pensez à la devise de Google : Don’t be evil.

Une version courte de cet article a été publiée le 10 octobre 2014 sur le site de l’ADN

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2 commentaires
Stéphane 15 October 2014 - 16:33 - Répondre

Jolie réflexion. Le problème c’est que le web est devenu courant dans la vie de tous les jours. Et Google, leader du search, est devenu un roi dans le web. En tant que roi, il a les pleins pouvoirs. Parfois, il passe pour un dictateur, et d’autres fois, il est le roi de l’innovation. C’est un roi qui se soucie de son peuple (utilisateurs) en exerçant ses pouvoirs de la meilleure des manières. Cependant, dès qu’il doit s’occuper de ses utilisateurs de façon individuelle, il fait souvent le sourd et devient intransigeant. Google a acquis tellement de pouvoir et est devenu tellement grand qu’il n’a pas forcément le temps ni les moyens de s’occuper de ses utilisateurs cas par cas.

Olivier 09 November 2014 - 13:26 - Répondre

Travailler son e-réputation est en effet certainement la meilleur manière de contrôler ce qui est dit de chacun de nous, mais tout le monde n’a pas nécessairement ni le temps, ni les connaissances, qui permettent de faire remonter des avis positifs et de faire disparaître (ou en tout cas atténuer) des avis négatifs. C’est aussi pour cela que les agences qui ont l’habitude de traiter de l’e-réputation sont peut être les mieux placées pour promouvoir ou défendre une réputation sur internet.